Des journées sans début, sans fin. Des journées qui ressemblent à rien. Je titube de l'entrée au bar, le vigile me lance un regard noir. "Rock the Casbah", je lève
le bras, ferme les yeux. C'est agréable cette sensation, le noir complet, la musique et la chaleur. L'alcool qui me brûle encore la gorge, l'alcool qui colle sur mes mains sales, l'alcool qui
mouille ma peau à travers mon t-shirt taché de vin. Je console une fille aux toilettes, je vais pisser, me vider, griller une clope et inspirer l'air frais de ce mois de février. Et ces connards
qui sont là, à me tenir les hanches, à me dire "another vodka shot ?". Mais vas-y enfoiré, paye ta tournée, c'est pas pour autant qu'on va baiser.
Ca pue la crise d'ado retardée à plein le nez. Je m'en veux de devenir ce cliché de fêtarde, je m'en veux de chialer parce que j'ai rien à faire ce soir. C'est
honteux d'en être arrivé à ce stade, celui où tu peux plus passer une soirée au calme sans t'emmerder, sans déprimer. Je commence à comprendre ces gens qui se laissent aller, vont de soirées en
soirées, et sortent jamais de ce cercle infernal qu'est la nuit parisienne. J'ai peur de me perdre en chemin, entre Bastille et Ledru-Rollin.
Je vous laisse là dessus. Beaucoup de choses à écrire encore, pourtant. Faut que j'aille voir un psy.
Je sais que le Démon fréquente volontiers les lieux arides, et que l'Esprit de
meurtre et de lubricité s'enflamme merveilleusement dans les solitudes. Mais il serait possible que cette solitude ne fût dangereuse que pour l'âme oisive et divagante qui la peuple de ses
passions et de ses chimères.
(...)
"Ce grand malheur de ne pouvoir être seul!..." dit quelque part La Bruyère, comme pour faire honte à tous ceux
qui courent s'oublier dans la foule, craignant sans doute de ne pouvoir se supporter eux-mêmes.
"Presque tous nos malheurs nous viennent de n'avoir pas su rester dans notre chambre", dit un
autre sage, Pascal, je crois, rappelant ainsi dans la cellule du recueillement tous ces affolés qui cherchent le bonheur dans le mouvement et dans une prostitution que je pourrais appeler
fraternitaire, si je voulais parler la belle langue de mon siècle.
"La Solitude", Baudelaire.