Elle lui mordrait la lèvre jusqu'au sang, il lui grifferait le dos pour laisser de grosses marques sur sa peau. Ils voudraient laisser des marques indélébiles sur le corps de chacun, pour que
leur amour se voit, que rien ni personne ne puisse le contester. Elle aimerait verrouiller chaque partie de son cerveau pour qu'il ne pense qu'à elle, il aimerait menotter sa langue pour qu'elle
n'embrasse personne d'autre que lui. Elle l'aime, tellement, tellement fort. Il l'aime vraiment, vraiment à la folie. Ils sont trop jeunes pour se dire les choses, pour se projetter, pour se dire
"à jamais". Ils se contentent de profiter, d'occulter les parties trop sombres de leurs pensées. Elle l'a vu, là, sur le quai de la gare, les yeux brillants. Il l'a vue, là, sur le quai de la
gare, les épaules grelottantes. Sa jupe se soulevait par de petits mouvements graciles, qui dévoilaient un peu plus la courbure de ses cuisses. De petites jambes frêles, pas très solides, sur
lesquelles on pouvait voir des poils blonds se hérisser. Ses cheveux à lui, en désordre, ondulaient grâce au vent qui filtrait, arrivant de l'extérieur où la température avoisinait les deux
degrés, pour se faufiler dans le hall de la gare. Une gare, c'est grand, vaste, il y'a plein de passage, alors forcément, ça crée des courants. Des courants d'air, des courants électriques même,
et aussi des coupures de courants, parfois. Elle s'est mordillé la lèvre, elle en a arraché les petites peaux roses. Il a passé nerveusement la main danse ses cheveux en bataille, il s'est rongé
les ongles de la main gauche. Une espèce de tension palpable, indescriptible et inexplicable. La faute aux courants, peut-être. En l'occurence ils avaient plutôt affaire à des courants
d'éléctricité, des décharges fortes, le genre de truc qui vous arrive quand vous touchez d'un peu trop près à la prise péritel de la télé, qui vous donne des fourmillements partout et vous
engourdit tout le corps, si bien que vous prenez peur, alors qu'en réalité, ce n'est rien. Rien d'autre qu'un truc qui vous traverse en entier et n'épargne aucune partie de votre corps, aucune.
Alors à ce moment précis, quand il a posé ses yeux sur ses lèvres - il s'en souvient parce que c'est la première chose qu'il a vu chez elle, chez cette fille qui passait son temps à manger son
baume à lèvre à la cerise, bouffant en même temps ses petites peaux roses -, il a pris un putain de coup de jus. Pour elle ça s'est plutôt traduit par un frisson puissance mille, comme si tout à
coup, il n'avait plus fait deux degrés, mais moins trente, comme si elle était passé de la gare St Lazare à une station paumée en pleine Sibérie. Par un Orient très Express. A travers
ses collants du Tati Barbès-Rochechouart à trois francs six sous, ses poils se hérissaient, ils auraient presque transpercé le tissu, presque. Il a suffit de deux trois mots, de la chaleur d'un
souffle, de quelques syllables articulées. Pas de flot de paroles interrompu, pas de blabla inutiles, juste le stricte minimum, ils faisaient à l'économie. Du développement durable, on appelle
ça. Ou comment se préserver au quotidien pour miser sur le long terme. Comme ça, pas d'épuisement des ressources, ils étaient sûrs et certains d'avoir toujours des choses à se dire. Elle n'avait
qu'à le regarder avec un air malicieux pour qu'il comprenne qu'elle avait envie de lui, et il lui suffisait de passer la main sur sa joue pour qu'elle sache qu'il était là pour elle. Simple comme
bonjour, comme salut, comme coucou, kikoo, hello, hey, yo, wesh, big up. C'était comme ça entre eux, pas très compliqué, sans passé, ni futur, mais avec un putain de présent dont ils se
déléctaient.